Quand l'assurance traditionnelle atteint ses limites

Le paramétrique comme levier d'innovation et d'adaptation face au changement climatique

Face à l'intensification des risques climatiques, l'assurance traditionnelle atteint parfois ses limites. Certains périls comme les feux de forêt ou les ouragans dans les zones les plus exposées deviennent de plus en plus difficilement assurables. L'assurance paramétrique émerge comme solution innovante, non seulement pour indemniser rapidement, mais aussi en tant que levier de prévention et d'adaptation aux conséquences physiques du changement climatique. Rencontre avec Laurent Sabatié, Directeur et Co-fondateur de Skyline Partners, qui partage avec nous sa vision du paramétrique comme outil de résilience climatique.

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INTERVIEWÉ

LAURENT SABATIE

Directeur & Co-fondateur — Skyline Partners

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INTERVIEWER

LEO LOVISOLO

Consultant Senior — Nexialog Consulting

Qu'est-ce qu'un produit d'assurance paramétrique ?

Dans un contrat d’assurance paramétrique (ou assurance indicielle), l’indemnisation est contractuellement définie par un indice qui a préalablement été construit pour refléter au mieux le risque porté par son souscripteur. Lorsque l’indice franchit un certain seuil, l’indemnisation peut se déclencher automatiquement, sans qu’il y ait besoin de l’intervention d’un expert pour évaluer les pertes. Le "risque de base" correspond aux potentiels écarts entre indemnisation déclenchée par l’indice et sinistralité réelle. C’est une des notions essentielles de ce type de produit en termes de fiabilité et d’attractivité.

Partie 01

Quand certains risques naturels deviennent inassurables

Face à la hausse en fréquence et sévérité des événements climatiques dans le monde, on observe un durcissement du marché de l'assurance sur certaines zones ou sur certains périls, notamment à l'international. On l’observe également en France, avec des tensions actuelles sur le régime Cat Nat. Laurent, comment ressens-tu concrètement cette tension à laquelle l'assurance climatique traditionnelle vise à faire face ?

Face à ce constat, est-ce que tu dirais que l'assurance indemnitaire classique est en train de devenir obsolète pour la couverture de certains périls ?

C'est en effet un constat pertinent. Je nuancerais le terme de “durcissement du marché”, car par exemple, sur le marché US, très influencé par les tremblements de terre et les ouragans, le marché est en réalité en train de s'assouplir. Il s'était durci entre 2017 et 2020, et depuis quelques années, et surtout cette année, les taux de réassurance et d'assurance tendent plutôt à diminuer.

En revanche, on voit sur certains périls comme les feux de forêt, ou même dans certains cas sur les ouragans et inondations, des traitements de souscription très différents. Sur les feux de forêt notamment, beaucoup de souscripteurs et d'assureurs commencent à sortir de ce péril, à imposer des sous-limites ou des taux tellement hauts que les assurés ne peuvent pas les suivre.

Sur certains périls, ou zones géographiques, il est maintenant très difficile de trouver de la capacité traditionnelle, si ce n'est en paramétrique. Le volume du paramétrique a augmenté avec un influx d'assureurs et de nouveaux entrants ces dernières années. Il y a maintenant de la capacité disponible sur le marché paramétrique qui permet de répondre aux besoins là où l'assurance traditionnelle s'est affaiblie.

L'exemple frappant pour moi, ce sont les feux de forêt et les ouragans dans les Caraïbes ou les zones très à risque du golfe du Mexique, où des assureurs traditionnels sont sortis et des assureurs paramétriques sont rentrés pour couvrir des risques en “premier dollar”, avec des sous-limites ou franchises mises en place.

Je pense que c'est prématuré de dire que l'assurance, telle qu’on l’a connue, va devenir obsolète dans son intégralité. Cependant, certaines zones et certains risques risquent effectivement de devenir inassurables.

On le voit par exemple dans le risque inondation. Assurer dès les premiers euros va être difficile. Mettre une franchise tellement haute que l'assuré ne sera jamais payé, est-ce que ça fait sens ? Le risque devient progressivement inassurable parce qu'il augmente d'année en année. On voit aussi de nouveaux sujets venir comme les stress de chaleur dans certaines villes, mais on ne voit pas encore d'assureur se lancer.

Le paramétrique pourrait certainement être envisagé par les assureurs comme un outil de transfert de risque plus flexible et modulable : plutôt que d’agir systématiquement sur la franchise, l’assureur ou l’assuré pourraient ajuster différents paramètres est-ce bien ça ?

En effet, si le niveau de risque augmente d'une année sur l'autre, le déclencheur et l'indice pourraient être ajustés pour préserver la couverture. Ce mécanisme est en train de devenir un outil indispensable pour maintenir une couverture dans des zones qui voient le risque augmenter d'année en année.

Feu de forêt intense illustrant les risques climatiques couverts par l'assurance paramétrique

Partie 02

Le paramétrique : un changement de paradigme

Historiquement, le paramétrique est un produit qui s’est principalement développé autour des enjeux liés aux risques naturels. Peux-tu nous faire un retour sur quelques succès historiques du paramétrique sur des couvertures de risques climatiques ?

Le climatique a été le laboratoire du paramétrique et maintenant c'est devenu son moteur principal. La quasi-intégralité du paramétrique porte sur du climatique : ouragans tropicaux, tremblements de terre, inondations, agriculture. Tout est lié au climatique, à part les tremblements de terre mais qui restent des catastrophes naturelles.

Les événements récents comme l'ouragan Melissa ont conforté le besoin de ce type de couverture. En Jamaïque, chez Skyline, on a été impactés par Melissa et on a eu des polices indemnisées. Par exemple, une entreprise de télécommunications a été indemnisée dès la semaine d'après. On a fait les calculs quelques jours après que l'ouragan ait impacté la Jamaïque.

Ayant également suivi le sujet depuis plusieurs années, spécifiquement sur les risques naturels, cette prise de vitesse du paramétrique est en effet bien visible. Quels sont pour toi les principales caractéristiques ou avantages différenciants qui contribuent à forger son attrait, aussi bien chez les assureurs que les assurés ?

— La rapidité de paiement

On peut parler de paiements versés à des entreprises ou communautés dans les jours qui suivent le péril. Ça permet de mettre en place des mesures de résilience, de préparation, de réduction de risques, de mise en sécurité juste après l'événement. Ce n'est plus une indemnisation des pertes, mais la mise à disposition d'un budget pour mettre ces mesures en exécution. Ça change totalement l'approche de l'assurance.

— Un périmètre de couverture élargi

Le paramétrique élargit le périmètre de couverture. Ce ne sont pas seulement les pertes matérielles physiques et les pertes d'exploitation liées à ces pertes matérielles qui vont être couvertes, mais également les pertes non matérielles.

Il est vrai que les assureurs couvrent les dommages aux biens, mais assez mal la perte d'exploitation sans dommage matériel. Comment le paramétrique comble-t-il ce "Protection Gap" ?

En reprenant mon exemple, l’entreprise de télécommunication impactée par Melissa est indemnisée non seulement pour les pertes liées aux lignes qui tombent, aux data centers et infrastructures impactés, mais également pour les pertes liées aux souscripteurs.

Les utilisateurs de téléphones impactés par l'ouragan ne vont pas pouvoir utiliser leurs données, qui ne vont pas pouvoir consommer pendant des mois après l’ouragan, ça va engendrer des pertes colossales pour l’entreprise. Le paiement d'une indemnisation qui couvre l'intégralité de ces sujets est essentielle pour permettre de redresser la compagnie, remettre les infrastructures en place, mais également couvrir et lisser les pertes de revenus générées après cet événement.

Ouragan tropical vu depuis l'espace - risque naturel couvert par assurance paramétrique

Un outil de prévention et d'adaptation climatique

En termes de durabilité on observe le développent de nombreux objectifs et guidelines de l'Union Européenne liés, d'une part à la couverture et protection face au changement climatique, et d'autre part à notre capacité d’adaptation aux évènements climatiques. J’ai l’impression que le paramétrique fait parfaitement écho à ces deux axes.

Tout à fait d'accord. Le paramétrique, ce n'est pas seulement payer rapidement. Il y a toute la dimension de prévention associée.

On a oublié que la plupart des sinistres sont indemnisés un an et demi ou deux ans après la survenance. Une part de ces sinistres sont même dus à la latence de ces paiements. Des pertes sont générées parce que des problèmes sont apparus des mois après l’évènement. Elles auraient pu être prévenues si un paiement paramétrique avait été généré dès les premiers jours.

On rentre dans cette problématique de prévention, de réduction des risques qui arrive à la survenance de l'événement. L'indemnisation rapide permet de déclencher les premiers paiements mobilisés directement pour la mise en sécurité, la reconstruction et les premiers secours, ce qui contribue grandement à l'objectif d'adaptation au évènements climatiques.

L'innovation majeure : le paiement avant l'événement, vu comme moyen de prévention

On peut même voir apparaître des produits qui paieront avant que l'événement soit survenu.

Quand on entend qu’une assurance paye avant survenance, c’est bien surprenant ! Ca semble tout à fait paradoxal sur le plan assurantiel et je pense que les assureurs qui nous lisent vont souhaiter en savoir plus !

On travaille en ce moment sur un produit d'inondation en Amérique latine avec des acteurs locaux, grands réassureurs et courtiers, pour un produit qui paiera en avance, précisément pour répondre à ces objectifs de prévention et d'adaptation. On met à disposition des fonds une fois qu'un indice prédira avec une probabilité suffisante qu'un événement va arriver. Des décisions politiques vont être mises en place : évacuation de personnes vulnérables, mise à disposition de moyens.

Ainsi, on ne raisonne plus en “événements”, mais directement en termes de “prévision”. On ne sait pas si l'événement va arriver, mais la prévision est telle qu'on doit mettre en place des mesures qui ont un coût.

Mais si ce type de dynamique est mise en œuvre, est-ce qu'on accepte, en tant qu'assureur, de mobiliser des fonds pour de la prévention, avant la réalisation de l'événement, au risque que l'événement ne survient pas ? Il semble y avoir un risque d’enrichissement sans cause.

Non, justement, il n'y a aucun risque de base puisque les coûts sont avérés. La commune va mettre en place les mesures de prévention, qu'importe si l'événement se produit ou pas.

Ce coût est certes lié à une décision prise par rapport à une projection, mais il est concret : si les inondations sont prévues cinq jours en avance, la commune va mettre en place des mesures de prévention et d'évacuation cinq jours avant. Que l'événement survienne ou pas, les coûts de prévention ont été avérés pour la commune. Par cette mise à disposition de moyens et de budget, il n'y a aucun enrichissement sans cause, car les coûts sont engendrés par la prévision en elle-même et non par le péril. Pour le coup, il y a bien zéro risque de base sur un tel produit, car les couts opérationnels des mesures de prévention peuvent être définis en avance.

C’est en effet un profond changement de paradigme. On assiste donc à l’émergence d’une nouvelle approche qui, en y réfléchissant, fait totalement sens dans le contexte assurantiel d’aujourd’hui. D’un côté, les assurés expriment le besoin de ce type de couverture, de l’autre, les assureurs peuvent tirer profit du développement de telles actions de prévention, en tant que leviers de réduction de leur sinistralité.

Oui, c'est un nouveau produit d'assurance : un produit de prévention en amont qui permet potentiellement de réduire les pertes subies à la suite de cet événement, pertes de vie et pertes matérielles. Si les moyens mis à disposition de la commune permettent de réduire les coûts et pertes de certains actifs protégés par une police d'assurance tierce, on peut effectivement voir des avantages pour l'assureur : les pertes sur l'assurance traditionnelle vont être diminuées.

C’est bien pour cette raison que les assureurs comprennent que ce n'est pas de la prévention gratuite, c'est de la prévention vendue sous forme d'assurance. C'est profitable pour le souscripteur du produit paramétrique qui va pouvoir mettre en place les actions qu'il estime nécessaires, pour le produit traditionnel, et pour l'assureur au global qui va effectivement pouvoir tirer une rentabilité de ces actions de prévention.

Partie 03

Les clés pour un produit paramétrique fiable

Maîtriser le risque de base

Il y a eu des succès dans le paramétrique, mais aussi parfois des échecs, notamment liés à des tarifications manquant de finesse et précision. Comment s'assurer que l’on structure un produit à la fois fiable pour l'assuré et pérenne pour l'assureur ? Comment minimise-t-on le risque de base aujourd'hui grâce à la technologie et aux outils actuels ?

Tout est optimisable dans le paramétrique puisque tout est paramétré. On peut mettre en place des objectifs : maximiser la valeur assurable pour l'assuré, la valeur économique, etc. Du côté assureur, on peut optimiser la profitabilité, ajuster le risque, mesurer le profit ajusté etc.

Le risque de base est important des deux côtés. C'est au cœur du sujet du paramétrique, mais pour moi c'est un sujet global de l'assurance : le produit d'assurance doit couvrir une perte économique réelle. Plus le produit couvre de manière précise la perte économique, moins le risque de base sera important.

Dans le paramétrique, le risque de base soulève plusieurs questions. « Est-ce que le paramètre permet de mesurer précisément les pertes économiques ? », « Est-ce que le produit va indemniser de façon adéquate, se déclencher au bon moment, payer au bon moment, et réciproquement ne pas payer quand l'assuré n'a subi aucune perte ? »

Un produit d'assurance bien construit doit prendre ces paramètres en compte dès le début : comprendre les objectifs de l'assuré et de l'assureur, comprendre les drivers des pertes : pertes matérielles ? immatérielles ? quand surviennent-elles ?

C'est ensuite une problématique de maximisation de valeur, minimisation de prix, optimisation de valeur économique et minimisation du risque de base. Comme ce sont des modèles mathématiques et des paramètres à calibrer, plus il y a de données, mieux ces produits sont structurés.

Par exemple, sur les risques d'ouragan, les volumes de données disponibles sont énormes. Si le client a aussi des données de pertes et sinistres substantielles, on peut étudier le risque de base et faire en sorte que les paiements soient adéquats En revanche, sur des risques où les données ne sont pas ou peu disponibles, le risque de base sera beaucoup plus important.

Le rôle de la technologie

Tout est lié aux données. Si elles sont disponibles, qu'on a une mesure et des données de pertes, le risque de base peut être minimisé de façon extrême, pour qu’il soit vraiment négligeable. La technologie peut aider à réduire le risque de base, par exemple avec les données satellitaires. Les satellites ont par exemple aidé dans l'agriculture ou pour les feux de forêt. On peut maintenant mesurer de façon très précise à l'échelle de quelques dizaines de mètres si un pixel a été brûlé ou pas. Ça permet de réduire le risque de base de façon drastique.

La mise à disposition des données, c'est une évolution technologique avec les satellites et les modèles. Aussi, la création de modèles beaucoup plus complexes qui combinent beaucoup de données ensemble pour créer un indice complexe peut réduire le risque de base en augmentant la corrélation et le mode de déclenchement de façon beaucoup plus précise.

Par construction, le fait même de lancer des produits d'assurance paramétrique, pousse l'assureur à collecter des données liées à ce produit et donc à affiner ainsi son risque de base par le lancement et le maintien et le développement de ces produits paramétriques. Ça ouvre la porte à un cercle vertueux.

Dès que le risque est mesuré, il y a une prime collectée, la prime est ajustée et les modes de déclenchement sont ajustés pour que le produit devienne de plus en plus efficient et optimal dans le temps. Historiquement, c’est la même chose dans les assurances traditionnelles : souvent, on lance un produit sans avoir de données. La prime a été estimée, parfois presque au doigt mouillé, avec des benchmarks ou des modèles de tarification alambiqués. Une fois que la donnée est collectée, qu'on a des données de sinistre et des pools de données suffisants, on peut améliorer la prime en l'ajustant, améliorer les modes de déclenchement, ajuster la police, etc.

De ce point de vue, paradoxalement, le paramétrique semble presque plus fiable à lancer qu’un nouveau produit indemnitaire. Du côté de l’assureur c’est un produit beaucoup plus transparent, on peut l'ajuster de façon bien plus habile car ce ne sont pas les termes et clauses de l'assurance qui vont être changés, mais juste les paramètres de l'indice qui vont être ajustés et affinés dans le temps.

Naviguer dans le cadre légal et réglementaire

Sur le plan réglementaire, il y a une attention particulière portée sur la maîtrise du risque de base dans les produits paramétriques, notamment pour éviter l'enrichissement sans cause.

Pendant longtemps et aujourd'hui encore, l'assurance paramétrique baigne dans un flou comptable, légal et réglementaire assez important. On pourrait facilement confondre ce type d’assurance avec un simple dérivé financier offrant un payoff décorrélé de notre perte.

Des produits dérivés liés à un indice ouragan, agricole ou tremblement de terre sont structurés de la même façon qu'un produit d'assurance. La mécanique technique est la même, les indices sont les mêmes, les modèles de tarification et physiques sont les mêmes.

La seule différence : le cadre juridique et légal utilisé pour les vendre. Car dans le cas d'un produit dérivé, il n'y a aucun besoin de “preuve de perte”. On peut faire de l'enrichissement sans cause. Ils sont même parfois structurés sous forme de swap où le preneur de risque peut être indemnisé par l'acheteur dans certaines situations.

La différence avec un produit d'assurance : le besoin d'éliminer l'enrichissement sans cause, de faire en sorte que la couverture soit liée à un risque avec un intérêt assurable. Il faut posséder l'actif, avoir un intérêt assurable, alors qu'un produit dérivé n'a pas ces requis.

Les enjeux de reconnaissance réglementaire

Certaines juridictions ne reconnaissent pas le produit paramétrique comme produit d'assurance à cause du risque de base : dans certains cas, l'assuré peut être indemnisé plus que par une assurance traditionnelle à cause de cette couverture plus large de risques immatériels.

Le cadre légal doit être adapté pour prendre en compte que le périmètre assurable n'est pas limité aux pertes physiques prouvables. Il y a un travail à faire pour faire comprendre aux régulateurs que le paramétrique couvre des nouveaux risques qui n'étaient pas assurés auparavant.

En effet, en France et dans l’UE, les régulateurs (ACPR/EIOPA) sont vigilants sur la preuve de perte (proof of loss). Comment structurer ses produits pour d’assurer de rester dans le cadre assurantiel et non spéculatif ? Et quelle est l'importance d’une juste comptabilisation ?

D'un point de vue légal, les contrats d'assurance et réassurance sont écrits de façon à ce que le risque de base soit minimal : on ne peut être indemnisé que si on a subi des pertes. L'indemnisation ne sera effectuée que si le sinistre est survenu et peut être prouvé avec des pertes justifiées. On ne peut pas faire de profit à travers le contrat d'assurance.

La comptabilisation est essentielle. L'assurance est achetée la plupart du temps sur le plan comptable et du capital : pour se protéger et avoir des reconnaissances en capital. Par exemple, l'assurance va être achetée pour être reconnue par une institution financière qui va émettre un prêt. Le lien avec l'achat du produit d'assurance, c'est la comptabilisation : prouver que le risque est sorti du bilan.

Si un assureur veut se réassurer contre un risque climatique, mais que le produit n'est pas comptabilisé comme produit d'assurance, qu’il comptabilisé comme actif, produit dérivé, il ne va pas pouvoir le sortir de son bilan. Il ne sera pas reconnu comme produit d'assurance, donc pas de réduction de capital.

Tout ça a une implication comptable et de capital réglementaire très importante. L'objectif du réassureur est de transférer ces risques et réduire son capital. La reconnaissance comptable est indispensable à la vente d'un produit paramétrique. Les acheteurs vont l'acheter uniquement s'ils peuvent obtenir tous les bénéfices, y compris comptables et réglementaires.

Partie 04

Intégration stratégique

Cas pratiques : ce qui se fait ailleurs 

As-tu des exemples tirés d'autres pays ou continents qui ont une approche différente de celle qu’on a pour ce type de couverture ?

On a beaucoup à apprendre d'autres continents qui subissent beaucoup plus de périls de catastrophes naturelles, comme les États-Unis. Ils récoltent beaucoup plus de données et sont beaucoup plus impactés : tremblements de terre plus importants, ouragans tropicaux, grêle, inondations.

Le marché américain est très intéressant. Ils sont souvent plus avancés car le marché de l'assurance a évolué avec beaucoup d'achats et paiements d'indemnités à travers les années. On est un petit peu en retard par rapport à ces marchés.

Sur les feux de forêt, depuis les feux au Canada Alberta en 2017, les feux de forêt sont devenus un sujet très important, sortis des périls secondaires. Les inondations aussi : ce ne sont plus des périls secondaires, ce sont des périls aussi gros en pertes et fréquence que des ouragans ou tremblements de terre.

On voit apparaître sur ces périls des produits paramétriques très intéressants.

Exemple en Californie

Chez Skyline, on a aidé une agence de souscription américaine de la côte ouest en Californie qui a intégré un produit paramétrique à leur programme « property casualty » vendu à des associations de résidents et condominiums. Le produit paramétrique couvre le péril feux de forêt qui était extrêmement limité dans le programme combiné. Ils ont exclu complètement ce péril de la police traditionnelle et le couvrent de façon séparée mais intégrée avec un indice paramétrique.

L'indice permet de couvrir des éléments non couverts auparavant, comme les dommages liés à la fumée : un appartement qui subit des pertes sur la peinture du bâtiment ou du mobilier impacté par la fumée, mais pas par le feu, va pouvoir être indemnisé avec un produit paramétrique.

Ça permet de couvrir un élément plus large, mais en termes de pertes, ça permet aussi pour l'assureur de rester dans la limite du raisonnable. Ce sont des risques de fréquence qui augmentent, et le paramétrique permet de limiter ces pertes en mettant des indemnités peut-être plus faibles ou en les capant, mais en couvrant de façon plus large. Le consommateur est satisfait en obtenant une couverture qu'il ne pouvait pas obtenir auparavant, et l'assureur qui peut limiter et mesurer les pertes de façon beaucoup plus précise, les rendre assurables et profitables.

Le modèle hybride "wrap-around"

Un autre type de produits intéressants sont les polices hybrides, où le paramétrique et l'indemnitaire vont être vendus ensemble, de façon totalement intégrée. On aura qu'un seul produit avec un produit paramétrique pour payer rapidement, payer des éléments non couverts auparavant, et ensuite un ajusteur pour couvrir le reste des pertes.

Il est intéressant de voir ces produits de comme une boîte à outils qui s'offre à l'assurance traditionnelle. On peut en effet envisager de greffer à des produits d’assurance, certaines caractéristiques bénéfiques du paramétrique comme l'indemnisation rapide et la couverture de sinistres non matériels.

Comment intégrer le paramétrique en France ? 

Comment un assureur traditionnel français pourrait donc intégrer une dimension paramétrique dans son offre ?

En France, il y a des sujets très intéressants sur les inondations, risques de grêle, risques agricoles, où l'assurance paramétrique est déjà vendue et pourrait être intégrée de façon beaucoup plus optimale avec des produits existants. Les produits hybrides où le paramétrique pourrait être utilisé pour payer rapidement, couvrir les pertes au niveau de la franchise (premier euro), couvrir l'excès, couvrir les dommages non matériels non couverts par la police traditionnelle. Ça pourrait augmenter le niveau de couverture proposé aux clients.

On a par exemple travaillé sur les risques de grêle avec des caravanes. On avait des demandes d'un courtier pour ces véhicules où ce risque est très important et peut engendrer des pertes totales. La grêle peut être mesurée et le risque transféré de façon paramétrique. Avec accès à des prévisions de grêle, il y a des modes d'incitation donnés à l'assuré comme mettre sa caravane ou voiture à l'abri. Si la notification est envoyée et que le mode d'incitation est de payer un montant paramétrique, ça sera ensuite recouvert parce que l'assureur ne paiera pas de sinistre sur l'assurance traditionnelle.

Il y a donc bien des modes de prévention à mettre en place intéressants, même au niveau d'assurances très traditionnelles. Cette dimension préventive est d'ailleurs fortement plébiscitée et mise en avant par l'Union européenne dans ses objectifs d'adaptation au changement climatique.

Au-delà du climatique, on peut aussi regarder des offres paramétriques totalement en dehors du climatique. Dès qu'il y a de la donnée qu'on peut interpoler et qu'il y a des pertes liées à des périls non couverts actuellement, pourquoi ne pas le transférer de façon paramétrique ?

Conclusion

L'assurance paramétrique n’a pas vocation à remplacer l'assurance traditionnelle, elle la complète et la réinvente pour répondre aux défis climatiques du XXIe siècle.

Trois enseignements clés se dégagent de cet échange :

1. Le paramétrique maintient l'assurabilité de risques climatiques qui deviendraient inassurables avec l'approche indemnitaire traditionnelle, notamment dans les zones les plus exposées.

2. C'est un outil d'adaptation climatique, pas seulement d'indemnisation : par la prévention, le paiement avant l'événement, et la réduction de la sur-sinistralité, le paramétrique permet aux assurés de se préparer et de s'adapter plutôt que de simplement subir.

3. L'avenir est hybride : en combinant les forces du paramétrique (rapidité, périmètre élargi, prévention) avec les garanties de l'assurance traditionnelle, les assureurs peuvent offrir des solutions plus complètes et plus résilientes.

Au-delà du climatique

Si le climat a été le laboratoire du paramétrique et en est devenu le moteur, son potentiel s'étend bien au-delà. Le cyber-risque, par exemple, pourrait bénéficier du paramétrique : paiement avant ransomware pour renforcer la sécurité, indemnisation automatique en cas de piratage détecté. Dans l'automobile, les véhicules connectés ouvrent aussi la voie à des indemnisations quasi instantanées basées sur les capteurs.

Le principe reste le même : dès qu'il y a de la donnée exploitable et des pertes mesurables, le transfert paramétrique devient possible et peut être un excellent levier d’innovation assurancielle.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'assurance paramétrique ?

L'assurance paramétrique déclenche une indemnisation automatique lorsqu'un indice prédéfini franchit un seuil, sans expertise des pertes. Le paiement intervient dans les jours suivant l'événement (vs 18-24 mois pour l'assurance traditionnelle).

Quels sont les avantages de l'assurance paramétrique ?

Rapidité : paiement en 7 jours | Couverture élargie : pertes immatérielles incluses | Prévention : paiement avant l'événement possible

Qu'est-ce que le risque de base ?

L'écart potentiel entre l'indemnisation déclenchée par l'indice et la sinistralité réelle. Plus l'indice est corrélé aux pertes, plus le risque de base est faible.

L'assurance paramétrique peut-elle payer avant un sinistre ?

Oui. Grâce aux prévisions météorologiques, les fonds peuvent être libérés avant l'événement pour financer des mesures de prévention et d'évacuation.

Quels risques climatiques sont couverts ?

Feux de forêt, ouragans, inondations, grêle, tremblements de terre. Particulièrement adapté aux périls devenant inassurables (Californie, Caraïbes, zones d'inondations).

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